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Y-a un gros trou dans ma mémoire, et si ça continue ...
Quatre vingt dix ans, c'est quand même pas la mer à boire ! A part quelques misères par-ci, par-là, ma vie me convient. Je pourrais même dire qu'elle me comble. Mais voilà ; ben oui, y-a toujours un mais quelque-part ; faut bien. Et ce hic, c'est cette mémoire qui commence à faillir. Jusqu'à maintenant, elle était restée souple et gaillarde, virevoltant au gré de mon bon plaisir, répondant à mes exigences sans rechigner. Mais là, elle devient capricieuse comme une jeune fille, fait sa timorée, se cache, s'éclipse, me glisse entre les doigts comme une chose visqueuse. Pourtant je n'ai pas pu oublié mon tendre compagnon, amour de ma vie. Et même s'il dort à jamais dans sa jolie amphore au coin de la cheminée, je le sens toujours à mes côtés. Bien sûr que je me souviens de cette fricassée de lapin au thym que j'avais cuisinée dans ma cocotte en fonte. C'était pour les 15 ans de Mélanie, la cadette de mes arrières petites filles. Et cette virée en mongolfière que mes enfants m'ont offert l'an passé, toujours présente sur ma plage intérieure. Et tous ceux que j'ai aimés et qui me l'ont bien rendu, où sont-ils passés ? Toutes ces choses qui ont su m'enchanter, tous ces instants sucrés que j'aurais tant voulu garder. Disparu, évaporés ? Est-ce pour autant que je mourrai sans chagrin ? Ah, que non pas ! La peine de tous ces manques à venir, m'étreint, mais toutes ces mains qui me soutiennent, je sens bien qu'elles, elles ne m'oublieront pas de si tôt !
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