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je respire
Depuis que je suis né, je respire. Vous me direz qu’il serait stupide que je ne respire point. Que cela serait inconcevable selon les lois de la nature. Ainsi mes poumons s’emplissent-ils et se vident-ils d’un air pollué sans me demander la permission. C’est ce que les personnes qui ont fait des études appellent l’instinct de conservation. Je m’efforce bien parfois de les empêcher d’offrir l’hospitalité, aussi brève soit-elle, à chaque goulée d’air que j’aspire, mais tout de suite on s’affole autour de moi. Et c’est direct qu’on applique sur mon visage d’enfant un masque à oxygène gardé en permanence dans la famille en vue de remédier à mes « lubies » qu’ils disent.
Aujourd’hui, l’air est irrespirable. On dit à la radio que c’est une fabrique de pesticides qui a explosé dans la Vallée de la peur ― ainsi appelle-t-on la zone industrielle qui s’étale le long du fleuve. On a fermé volets et fenêtres. Mais c’est insuffisant. Il faudrait que chacun ait comme moi une bouteille d’oxygène à disposition le temps de s’enfuir. Mon père travaille dans cette usine. Je sais qu’il ne reviendra pas. Ma mère n’est pas bien. Elle a du mal à respirer. Va-t-elle me prendre mon oxygène ? Va-t-elle m’arracher mon masque et ma bouteille ? C’est une mère. C’est ma mère.
Ça y est. Je crois qu’elle est morte. Elle vient de s’effondrer à l’instant où elle allait m’arracher masque et bouteille. Ma mère ! Et ma sœur ! Ma grande sœur qui vient vers moi en se traînant sur le sol…
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