|
Ta mère te semble toujours un peu plus morte à chaque fois que tu la vois. Après chacune de tes visites, ta mère meurt un peu plus.
La fois suivante, lourde et raidie, te salue des deux mains quand tu pars (peut pas lever qu’un seul bras à cause de Parkinson), manque de tomber sur le gravier, la fois d’après encore plus décédée. Considérons que ta mère est morte, qu'en dis-tu ? Ta mère est morte. Ta mère est morte. Ta mère est morte. Mère décédée, enterrement demain. Ça a l’air de t’amuser d’écrire ça sur ton clavier, n’est-ce pas ? Il est 1h09 du matin, tu as passé une bonne partie de la journée sur la route et maintenant tu te décrispes les doigts, c’est bien ça ? Ta mère est morte. Ta mère est morte. Ta mère est morte. Eh bien laisse-moi te dire que moi ça ne me fait plus rire. J’ai la nausée, pour te dire les choses gentiment, de t’entendre taper ça sur ton clavier : Ma mère est morte. Ma mère est morte. Ma mère est morte. Te voir faire tout ton possible pour être ému. Et même si je ferme les yeux, j’ai repéré les sons des lettres sur le clavier, leur succession, et ça me rend malade : MA MERE EST MORTE, ça fait une petite musique, ne me dis pas le contraire, ça fait une maudite petite musique qui t’envoûte, ne me dis pas le contraire. Je ferme les yeux et je tape ça sur mon clavier de mémoire, par cœur, ma mère est morte, ta mère est morte, ma mère est morte, ta mère est morte, etc, et surtout j’essaye de ne pas me demander si je vais pleurer à son enterrement, ou combien il y aura de convives et tous ces trucs-là. J’essaye de ne pas faire taire ce qu’il me reste de raison dans la tête.
|