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Dégoutté
On voyait juste le bout de ses doigts. Les morceaux de phalanges crispés sur le rebord, on devinait les mains, on voyait les bras étendus, étirés. Des bras longs et galbés retenus par les fines attaches des poignets. A regarder ces doigts presque blancs, ces bras étirés, les épaules resserrées autour du cou, je me suis demandé combien de temps encore elle allait tenir. Suspendue là, sur un vide que je ne devinais même pas, combien de temps ? Combien de temps avant de voir glisser du rebord les seuls morceaux de chair encore accessibles à mes mains. Combien de temps pour voir sa tête capituler lourdement, sa colonne se détendre et s’arrondir. Combien de temps avant le bruit sourd et mat de l’impact. J’avais la sensation que ça pouvait encore attendre, J’avais le sentiment d’avoir encore un peu de temps devant elle, dans le silence, dans son silence et dans le souffle rauque qu’elle laissait filer parfois. Silence dont j’étais définitivement exclu, réduit au rôle de voyeur presque anonyme. Là, debout, immobile, aussi con qu'inutile à regarder les gouttes d’eau ricocher. L’eau en pluie fine ricoche et glisse sur le bas de son dos. L’eau en gouttes limpides qui éclatent, s’éparpillent, se rassemblent et filent effleurer l’ombre. Et cette fille agrippée au rebord de la porte de la douche, Cette fille, ses yeux et son dos abandonnés, Et moi, incapable de la rattraper.
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