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Qu'en pensez-vous ? Sur la créativité (Sôseki Natsumé)
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Écrit par Hervé G.
  
sosekinatsume.jpgSur la créativité, Sôseki Natsumé 



Si on voit des choses effrayantes sous leur seul aspect de choses effrayantes, elles deviennent poèmes. Si l’on considère des événements terribles séparément de soi-même, simplement en eux-mêmes, en tant qu’événements terribles, ils deviennent tableaux. Si les cœurs brisés ont le statut de sujets artistiques, c’est pour cette raison. Ils deviennent une matière pour la littérature et pour l’art à partir du moment où l’on oublie la douleur même et où l’on imagine devant soi objectivement ce qui peut loger la tendresse, la nostalgie, la mélancolie, en d’autres termes l’épanchement de la douleur des cœurs brisés.

Il y a des gens qui s’inventent un mal d’amour inexistant, qui se forcent à souffrir et s’en délectent. Les êtres ordinaires les prennent pour des imbéciles ou des fous. Mais tracer soi-même le contour du malheur et s’y complaire, cela équivaut exactement –du point de vue artistique- à peindre des paysages de montagnes et de rivières qui n’existent pas et à se divertir d’un monde fantastique.
 C’est de ce point de vue que beaucoup d’artistes sont plus bêtes ou plus fous que les êtres ordinaires, en tant qu’artistes (que dire alors en tant qu’êtres ordinaires…).

Lorsque nous voyageons à l’aventure, nous nous plaignons du matin au soir des mauvaises conditions qui sont les nôtres, mais lorsque nous racontons ces voyages aux autres, nous oublions ces jérémiades. Nous tirons orgueil et suffisance non seulement de ce qui est curieux et drôle, mais aussi du sujet de nos plaintes solitaires. Nous n’entendons pas par là nous mentir à nous-mêmes ni tromper les autres : la contradiction vient de ce que, pendant le voyage, nous avons l’état d’esprit des gens ordinaires, mais qu’à notre retour nous prenons l’attitude d’un poète.
 On peut alors définir l’artiste comme celui qui supprime, parmi les quatre angles du monde, celui qui s’appelle le bon sens et ne vit plus qu’entre trois angles. 



Oreiller d’herbes, Sôseki Natsume (Rivages poche nº2)
 

Sôseki Natsumé est un écrivain japonais qui écrit au tout début du vingtième siècle.




Commentaires
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Sylviane Kerivel   |2008-12-06 10:34:49
" Oreiller d'herbes ", avec un titre pareil, ça me donne une belle envie de me jeter dessus !!!
Quant à la créativité, que ce soit dans l'écriture comme dans toutes les autres formes d'art, elles prennent naissance dans l'ordinaire et se réalisent dans l'extraordinaire ... Transformation, mutation, alchimie. La magie de l'univers, captée par tous les sens, connus ou inconnus.

Marlène T   |2008-12-08 16:04:51
Sacrée réflexion que tu nous as déniché là Hervé.
Très intéressant comme point de vu!
Mais la créativité n'a pas qu'une seule source, n'est-ce pas ? Ce serait comme imaginer que les rivières naissent toute de la même montagne.
Il y a des gens qui s'inventent des douleurs comme on invente des paysages à peindre, d'autres qui utilisent le sang de leur vraies douleurs pour colorier des mots et d'autres encore qui ne font ni l'un ni l'autre; qui ne s'inventent pas de douleurs parce qu'ils en ont leur lot mais ne parviennent pas à les "utiliser" comme nid créatif parce que... sans doute pour diverses raisons.
En tout cas, si j'étais peintre je me verrais bien dans ce 3e groupe ;-) Incapable de dessiner mes propres souffrances (va savoir pourquoi... pudeur, incapacité de détachement, lâcheté ?) mais barbouillant des paysages inventées comme pour me tenir à distance du réel.
Enfin, à vrai dire je ne sais pas trop... C'est compliqué tout ça ;-)
Et puis l'analyse c'est pas mon fort.
I prefere feelings
Mais j'insiste, cet extrait est intéressant! Et j'aime beaucoup ce que dit le 3e paragraphe. La distance prise en racontant. Quand je serai grande je voudrai prendre "l'attitude d'un poète" (c'est pas gagné...)

Hervé G.   |2008-12-11 16:32:22
Pour revenir sur ce fameux "troisième paragraphe", ce que j'y note c'est la tendance, quand on raconte (ou qu'on se souvient, tout simplement) à effacer les "jérémiades" .

Ce penchant fut décrié en son temps par Nicolas Bouvier (écrivain-voyageur) qui n'hésitait pas à raconter ses problèmes intestinaux, par exemple, dans ses récits de voyage. Il prônait le réalisme à ce niveau, même si (et ça peut paraître un comble) son style était très poétique !

Pour le reste de vos remarques, j'opine dérechef !

Ce qui m'a attiré dans cet extrait c'est bien le décalage (ou pas) de l'analyse de Sôseki. Décalage en tant que culture (japonaise) et époque (début du XXième)

Pensez-vous que cet extrait soit encore "inscrit dans notre époque/culture ?"

;o)

Mireille  - Je ne réponds pas encore à la question de Hervé...   |2008-12-13 15:43:07
La discussion que tu as lancée, Hervé, est passionnante et débouche sur d'autres réflexions.

A propos du penchant chez les auteurs à effacer les jérémiades quand ils écrivent, ce qui est vrai pour les récits de voyage l'est aussi pour le roman, le récit de fiction en général, même s'il n'est pas dans "la réalité" narrée comme le récit de voyage.

Une parenthèse : c'est amusant comme le mot "jérémiades" est lui-même surrané, décalé, aujourd'hui.

Ceci étant, l'analyse de Soseki est un point de vue et, décalée ou pas, en tant que point de vue, elle est comme un grain de sable au milieu d'autres grains de sable sur la dune saharienne... (oh, là c'est la conteuse qui pointe son nez par ici... ;o)

Si j'ai un peu plus de temps bientôt (là je suis au work donc, impossible de réfléchir plus de 15 secondes sans être dérangée...) je reviendrai discuter avec vous... car je ne suis pas totalement convaincue par cette idée de "jérémiades" qu'on a tendance à effacer ;o)

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