Le parfum de la fleur d’oranger je l’ai découvert au travers d'un flan blanchâtre et flasque, un flan libanais. « Dessert compris » sans plus de détails et bien surligné en gras en tête de page, ça concernait le menu à 11 euros, servi du lundi au jeudi. J'ai pointé du doigt la page et le serveur est reparti sans même me demander ce que je souhaitais boire. A ma table d'une personne recouverte d'une nappe en papier, j’étais seul et pensif, vulnérable.
La fleur d’oranger depuis ce jour je l’adore, pourtant elle m’est difficile à digérer. Une fois absorbée elle s’évapore et des bouffées de parfum tiède me remontent la trachée, m'obstruent, m'engorgent presque jusqu’à l’écoeurement. Souvent quand je mange un flan libanais je m’allonge sur le tapis du salon et regarde la télé en cherchant nerveusement de l'index un programme intéressant.
On avance, on progresse, par exemple je me suis aperçu que les émissions sur les enfants handicapés m'intéressaient vivement. Tout lourd et écrasé par terre je me dis que j’ai de la chance, la caméra suit leurs gestes maladroits et leurs sourires à pleines dents et je ricane pas du tout sur mon tapis car leurs sourires sont comme ces têtes d’agneau écorchées dans les étals, vaguement christique.
Ce qui m’intrigue ce sont les parents qui témoignent, leur air exalté, « On se bat » qu’ils disent mystérieusement entre deux silences, deux regards quasi religieux. Dans ma tête j'essaie de comprendre, je me tourne et me retourne et finalement, allongé sur le flanc je m’identifie à ces chiens à longs poils étalés sous les chaises. Ces bergers d’écosse au nez extraordinairement pointu et à la robe flamboyante mais uniquement sur les photos des guides à usage vétérinaire.
Je verse parfois dans l’émotif, le menton crispé et le coin des yeux humides. Quand les enfants handicapés tout en dents ne sourient plus, que leur rictus figé me donne envie de les gifler pour qu’ils cessent, que je suis à deux doigts de m'arracher du tapis pour éteindre alors bizarrement j’ai honte. Cette joue humide sur le coté je l’essuie furtivement d’un revers de chemise. J'ai honte.
J’ai honte d’avoir honte. De tout, j’ai honte de mes couilles affreuses, j’ai honte de mon cul mouillé dans le miroir, l’image de mon cul poilu au sortir de la douche m'est insupportable, j'ai honte de ma curiosité, d'être allongé mollement, de ma gourmandise, j'ai honte, je bouffe beaucoup trop et depuis si longtemps, j’ai honte de tout ce fric dépensé dans les vêtements, de la futilité et de ma bêtise et de la bêtise et du temps passé à me pommader.
J’ai honte. Hier je me suis touché deux fois dans la salle de bain, je n’arrive toujours pas à me canaliser, j’ai quarante ans bientôt et j’ai honte. Un jour mon fils me verra dans la douche, il verra mon cul et mes couilles et alors tout s’écroulera, ce sera foutu, même avec un veston, même avec mes journées de 12 heures, même avec ma voiture et ma maison.
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