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L’évènement qui a marqué mon existence
Écrit par Georges Elliautou
L’évènement qui a marqué mon existence, celui qui a justifié ma venue au monde, qui a donné à ma vie une dimension peu commune ; celui qui reste à jamais gravé dans ma mémoire… cet évènement, chère âme, fut l’instant où je laçai mes chaussures pour la première fois. J’avais dix-sept ans, trois mois et quatorze jours. Jusqu’à ce jour mémorable, c’est ma maman qui laçait mes chaussures, toujours inquiète de me voir trébucher et même tomber à cause d’une boucle insuffisamment serrée.

Aussi imaginez ma gloire ce jour-là. Je pus franchir le seuil de notre demeure en un quartier tranquille de la grande ville, et traverser la rue pour aller m’acheter une barre chocolatée à la boulangerie d’en face. J’avais vaincu l’adversité ! J’étais apte à présent d’affronter la circulation ! J’étais capable de nouer un lacet de chaussure en une belle boucle suffisamment serrée pour qu’elle ne se défît point ! Ma mère, bouleversée, alla brûler un énorme cierge à l’église néo-gothique qui trônait sur la place proche de notre domicile. Ce fut grand.

Je sais ce que peut paraître prodigieux cet évènement jeté ainsi en pâture aux lecteurs. Comment accepter l’incroyable ! Bien des années ont passé. Et c’est comme hier. Je reste toujours étourdi devant un tel exploit qui tient peut-être du miracle. Je remercie tous les jours ma défunte mère d’avoir brûlé un énorme cierge pour remercier la Sainte Vierge. Hélas, elle n’est plus ― pas la Sainte Vierge évidemment ! Moi-même suis bien impotent à présent. L’âge ne me permet plus de lacer mes chaussures vigoureusement. Je dois m’en remettre à mon épouse qui est pour moi une seconde maman. Mais elle n’a pas la main de ma maman. Et j’en suis fort marri, croyez-moi.


(― Que dire ? Que faire ? Je me demande s’il vaut la peine de vivre. Être condamné à lire semblable ineptie nous réconcilie avec la mort. Je cours me réfugier sous une douche froide, tant la rage me fait bondir jusqu’au plafond de ma demeure heureusement ancienne, d’où la hauteur du dit plafond. Existe-t-il le péché de crime contre un écrivaillon ? Sans doute non, et quand même, il me sera beaucoup pardonné si je trucide ce gâte-papier.)

((― Eh là ! du calme. Nous ne sommes plus en ces temps barbares où l’on brûlait les hérétiques et condamnait les mauvais poètes à la soupe populaire. Nul prince ne pourrait sauver ce malheureux dont l’unique exploit fut de lacer ses chaussures à l’âge de dix-sept ans. Mais il ne mérite point pour cela le gibet. Et honte à ceux qui voudrait retourner aux ténèbres de l’intolérance ! Il nous faut accepter la mauvaise écriture comme on supporte un compagnon de pèlerinage qui a un caillou dans sa chaussure qu’il ne parvient pas à délacer.))
Commentaires
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Mireille   |2010-02-19 21:13:52
Une plaidoirie, il me semble.

Cher maître, cette histoire de lacet vaut bien un fromage à défendre ;o)

Georges Elliautou   |2010-02-20 10:24:10
Chère collègue, je vois là un immense espoir pour l'industrie de la chaussure.

nemson   |2010-02-21 15:04:12
Serait ce une metaphore sur le deniaisement? les corsets se lacent aussi il me semble.

Réponse de l'auteur :

Absolument, nemson. Encore que je n'y aie point pensé.

Sylviane Kerivel   |2010-02-21 22:03:16
Et pourquoi pas une méga-métaphore sur l'inceste ? " Mais elle n'a pas la main de maman " ... ça doit te marquer à vie un truc pareil ;-)

Réponse de l'auteur :

Sûr que ça marque à vie, Sylviane. Et je vous remercie tous d'enrichir ce petit chef-d'oeuvre par vos coms' frappés au coin du bon sens.

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