| Je ne sais pas comment ce fut possible, toujours est- il que pendant un moment, une quinzaine de minutes, la départementale N°16 s’est trouvée placée précisément entre les deux phénomènes.
A cet endroit la route formait une ligne droite de quelques kilomètres, la voie de gauche baignait dans une ombre cendrée tandis que la mienne déroulait son asphalte en plein soleil. J’ai jeté un œil sur Alice pour vérifier si elle avait remarqué quelque chose mais elle était, comme d’habitude, en apnée dans ses pensées et fixait le pare soleil en murmurant sa chanson, toujours la même.
Je lui ai lâché un « t’as vu ? » et elle s’est redressée subitement en scrutant les alentours. La d16 traversait un plateau naturel d’une centaine de km2, à perte de vue des champs d’où surgissait régulièrement toutes sortes de bestioles, dans le genre sanglier ou renard. Alice adorait ça et quand elle apercevait un daim ou une biche, elle pouvait les suivre des yeux pendant plusieurs minutes et parfois ce n’était plus qu’un point minuscule en équilibre sur l’horizon, mais elle restait fascinée, immobile, juste la tête qui pivotait doucement quand notre trajectoire déviait.
« Où ? » elle m’a fait en vérifiant dans tous les rétros. « Regarde de ce coté, c’est la pluie, c’est presque noir ! Tu vois ? Par là, c’est plein soleil, juste ce bébé nuage là haut, et la route elle passe exactement entre les deux ! »
Elle est resté à me fixer la bouche entrouverte, visiblement elle ne comprenait pas où je voulais en venir, « y’a pas Bambi ? » Elle m’a demandé, « non y’a pas Bambi Alice, je voulais juste….non rien, laisse tomber. »
Le contraste était hallucinant, sur ma gauche, des noirs profonds, grossiers, peints aux doigts, des nuances de gris qui s’emmêlaient en rouleaux avec au fond la pluie qui traçait des coulées verticale, tendant des filets de vapeurs entre ciel et terre. Tout ça formait un magma obscur qui pesait sur la clarté, l’écrasant jusqu’à en faire, à ras de terre, un concentré luminescent qui envoyait désespérément des rayons fuyant dans tous les sens. Un pas de dieu dans une flaque de lumière je dirais.
A droite, c’était l’été. Le grand soleil et un minuscule nuage, une brebis égarée dans un pâturage bleu. Des tas d’oiseaux de toutes espèces s’étaient refugiés du bon coté, ils se déplaçaient en escadrons et envahissait les pylônes, les toits de fermes, les câbles du téléphone, j’ai vu un château d’eau dont la terrasse était aussi pleine qu’un stade un soir de finale, ils s’étaient tous installés, attendant la suite du spectacle.
C’est d’abord Alice qui l’a aperçu. Elle s‘est agité en tentant un doigt vers le haut du par brise puis m’a lâché un « Là ! » criard qui m’a foutu la trouille. J’ai mis un coup de volant pour éviter un éventuel bétail mais rien sur les voies : « quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt » il a fallu que je relève la tête pour comprendre.
C’était un des plus beaux spécimens jamais aperçu dans le coin, un demi-cercle parfait, première fois que j’en voyais un complet, on aurait pu facilement y passer la tour Montparnasse, à vu d’œil au moins 2 km de rayon. Alice était sidérée, son visage encore plus pâle que d’habitude était un mélange d’inquiétude et d’excitation, J’ai compris qu’elle n’avait jamais vu ça.
« C’est rien ma puce, c’est normal, un arc en ciel, arc…en…cieeeel. »
« kencieeelll.. » elle a répété doucement et puis elle a enchainé en murmurant sa chanson.
A partir de là, de la formation de l’arc, quelque chose a changé dans l’air, une pression aiguisée, une vibration qui provoquait un infime bourdonnement comme aux abords d’un transformateur haute-tension. Alice l’a ressenti aussi et son murmure de chansonnette s’est arrêté d’un coup. Elle se concentrait sur le pare soleil, immobile, comme si elle craignait d’être repérée par quelque chose. Pendant un bon kilomètre on a traversé un tunnel de silence artificiel avec des centaines de piafs qui nous observaient, on aurait dit les spectateurs accablés d’un cortège funèbre. Ça commençait à devenir carrément flippant cette histoire, d’autant qu’un éclair aussi long qu’une piste de ski s’est abattu du sommet de l’orage pour venir percuter un minuscule arbuste rescapé des labours : Une gerbe d’étincelles et une main calcinée et squelettique a remplacé l’arbrisseau.
Au vu de la foudre, Alice s’est crispée reprenant sa litanie en version accélérée, pas bon, ça sentait la crise. Je me suis tassé sur mon siège prêt à encaisser le coup de tonnerre monstrueux qu’un tel flash devait forcement générer. Sauf qu’il ne s’est rien passé. J’ai tendu l’oreille, pas même un écho lointain. On a continué comme ça quelques minutes, j’avais hâte d’être au bout, toute cette ambiance électrique, ce microclimat apocalyptique, ça commençait à me taper sur le système.
Pas la moindre goutte du coté sombre mais c’était une question de minutes. J’essayais de situer mentalement la position du foyer st jean, ombre ou lumière, je penchais pour le beau mais rien de certain. Nous restait 4 kilomètres à tout casser, déposer Alice au foyer, ensuite rentrer chez moi et c’était tout pour aujourd’hui, mission accomplie : Transporter Alice de l’institut médico-pédagogique au foyer st jean et vice-versa, c’était ça mon boulot, quatre fois par semaine et depuis presque un an.
Environ un kilomètre avant l’entrée du village, sur la gauche, était posé le château d’Offemont avec en arrière les premiers arbres de la forêt de Laigue. Le pied droit de notre arc en ciel disparaissait derrière les sommets feuillus. C’est là qu’Alice a commencé à s’agiter sérieusement. Elle m’a pointé le bois en murmurant : « kenciel…. » Et plus on s’éloignait du secteur et plus elle augmentait de volume : « KENCIEL ! KENCIEL ! KENCIEEEEELLL !!!!!! » Elle pointait toujours l’arc et son autre mains se crispait en tortillant le tissu de sa robe. Connaissant bien Alice je savais exactement où elle voulait en venir, tout simplement aller voir ça de plus près. Mais comment lui expliquer que sa merveilleuse arche multicolore n’était qu’une illusion, que si on s’approchait ça allait disparaitre ou s’éloigner.
Alice était une gamine de 12 ans, un visage diaphane des yeux clair et la cervelle d’un bambin de deux ans. De ce que je savais, elle avait subi encore bébé, un secouage énergique de papa-maman qui ne supportaient pas de l’entendre brailler. Son père s’était pendu dans sa cellule et elle voyait sa mère en période de vacances. En dehors de ça elle vivait entre l’IMP pour l’éducation et le foyer st jean pour le quotidien.
La crise montait. Je n’étais pas sûr quelle tienne le coup jusqu’au foyer. D’autant qu’on laissait l’arc derrière nous et sa frustration était un formidable détonateur. Je voyais ça d’ici : J’allais devoir m’arrêter, la maitriser pour éviter les griffes et les morsures, me débrouiller pour attraper mon téléphone et réclamer du renfort. Les crises d’Alice étaient interminables, je n'étais pas rendu. Elle a poussé son fameux hurlement perçant, à ce stade c’était mort, la crise était irréversible. Sur ma gauche un chemin de terre prenait la direction de l’arc, j’ai pilé puis braqué à fond en hurlant à mon tour : « C’EST BON ! ON Y VA ! ON Y VA ALICE OK ! …LA FERME ALICE ! LA FERMEEEEEEEEE !!! ».
Je ne sais pas au juste si c’est le fait d’avoir cédé ou bien celui de me voir dans cet état de nerf, toujours est-il qu’elle s’est calmée illico. Juste lâché doucement un petit « kenciel » en fixant le sommet des arbres.
C’est par un petit chemin forestier de fin d’été qu’on a pénétré le coté sombre de la météo du jour. Alice avait bien repéré que le pied de l’arc disparaissait derrière ce bouquet d’arbres. Elle était fébrile et tentait d’apercevoir quelque chose entre les feuilles.
Il fallait que je trouve un truc. D’ici peu elle allait constater qu’il n’y avait rien derrière les arbres. Peut être tenter de rejoindre le foyer par la forêt, de mémoire c’était possible et une fois là-bas elle pourrait faire la crise de sa vie c’était plus mon problème, fallait juste me souvenir du parcours, un peu de concentration et le tour était joué, j’en étais là quand on a débouché dans la clairière.
J’ai pilé, Alice est partie en avant dans la ceinture mais le choc l’a plutôt fait marrer elle a même applaudi. Je suis resté comme un con, abasourdi, c’était là ! Ça palpitait ! Ça vibrait ! Larges comme la façade d’un building, les sept couleurs surgissaient du sol et s’élançaient vers le ciel en scintillant. J’étais scotché mais j’essayais quand même de cogiter, peut être qu’on m’avait menti…ou bien j avais mal compris….ou alors est ce que je devenais dingue ?
Du coup Je n’ai pas entendu Alice descendre, je l’ai aperçue au moment où elle me passait devant le capot. La portière était restée ouverte et j’ai entendu les joyeux « Kenciel ! kenciel ! » Qu’elle envoyait en direction de l’arc. Quand je l’ai vu cavaler vers les rayons, l’angoisse est montée d’un coup. Faut dire que depuis qu’on était plus proche, la tension environnante était monté d’un cran, maintenant on percevait même un ronronnement, un vrombissement lancinant, comme si ce truc faisait masse avec l’esprit.
J’ai eu la vision d’Alice désintégrée sous des millions de volts, ses boucles dorées giclant d’une explosion de morceaux de chair calciné dans une odeur de cochon grillé. Je me suis éjecté du véhicule en hurlant, mais à peine le temps de faire un pas dans l’herbe qu’elle prenait déjà une douche de violet avec un bras dans l’indigo.
Il s’est passé quelque chose que je n’ai pas compris dans l’instant. Quand Alice est entrée dans l’arc, mon humeur a changé, l’angoisse s’est envolée pour laisser la place à une sérénité instantanée. Autre chose avait changé aussi, le bourdonnement dans l’air était différent, d’oreille je dirais un demi-ton au dessus.
Et puis Alice s’est déplacé sous l’indigo, elle riait, la fréquence est encore montée, la note a changé et mon humeur aussi, je suis tombé dans une sorte de joie tranquille, j’étais un petit ruisseau dévalant une colline fleurie, j’observais en souriant bêtement Alice qui levait les bras dans le rayon, elle avait basculé la tête et regardait vers le sommet en riant tout ce qu’elle pouvait.
Maintenant Alice dansait, tournoyait en sautillant, elle passait d’une couleur à une autre en s’esclaffant, rouge/orange/jaune/ vert/ bleu/ mes sentiments changeaient en défilant comme les cartes d’un jeu qu’on battrait et Alice jouait de l’arc en ciel en virtuose créant des mélodies incroyables mais tellement évidentes à la fois qu’il me semblait entendre une révélation enfouie en moi depuis toujours. J’ai posé un genou dans l’herbe avec la pensée que tout était fini.
J’ai perdu connaissance, pas plus de trois ou quatre minutes d’après ma montre, c’est la pluie qui m’a réanimé, ça tombait dru, l’arc s’était volatilisé et Alice était au milieu de la clairière, le nez en l’air, visiblement déçue par la disparition de son « kenciel ».
On dégoulinait tout les deux et le volant me glissait dans les mains. Pendant le dernier kilomètre j’ai décidé de ne parler de ça à personne, je tenais à mon boulot et pas envie de passer pour un illuminé qui trainait les gamines dans les bois. On a débarqué dans la cour du foyer sous des trombes d’eau, je lui ai dit « à demain Alice » et elle s’est précipitée vers les portes avec son cartable sur la tête. A mi-parcours elle s’est arrêtée pour faire volte-face et m’observer. D’où j’étais avec la bué, les vitres trempées, je ne distinguais qu’un petit fantôme gris. Je crois qu’elle a dit quelque chose puis quelqu’un a ouvert une porte et lui a crié de venir.
Je suis rentré, la maison était froide. Pour ne pas sombrer dans le pathos et pour garder une certaine légèreté à cette histoire, je ne vous dirais pas pourquoi je n’ai jamais revu Alice. Pourtant ce fut le cas. Je pense à elle souvent et quelquefois j’entends son rire dans la pluie.
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