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J’étais complètement soûl en rentrant à la maison, où Jeanine m’attendait depuis trois heures. La scène fut terrible. J’ai commencé par me casser la gueule dans l’entrée, tellement j’étais plein.
Au passage, j’ai anéanti le fletchétéra de Jeanine, en me couchent dessus. Un beau fletchétéra que son oncle Gustave lui avait offert l’an passé pour son anniversaire. Je eu un mal fou à me relever. Pour ce faire, je me suis aidé en m’agrippant au bas du manteau de mon épouse, accroché à la patère dans l’entrée. Le tissu en était de médiocre qualité puisqu’il s’est déchiré sur toute sa longueur quand j’ai tiré dessus pour me redresser.
En voulant assurer mon équilibre, je me suis appuyé sur le vase de terre cuite que Jeanine avait rapporté de son stage de poterie. L’anse a bien tenu le choc, mais pas le corps du vase. J’étais bien conscient que je venais de faire une gaffe. Les morceaux de terre gisaient sur la carpette. J’ai tiré le tapis d’un coup sec, pour ramasser les débris du vase.
Et c’est à cause de ça que j’ai renversé l’aquarium. J’ai aussitôt couru chercher une casserole pour mettre les poissons dedans. Dans ma précipitation, j’ai tourné le bouton d’eau chaude, ce qui a ébouillanté les pauvres bêtes. C’est à ce moment précis que les hurlements ont débuté.
- Salaud, salaud, t’es qu’un sale type ! T’as pas honte, houligan ? Complètement soûl ; je t’attends depuis trois heures, nous étions invités à dîner chez Marie-Hélène… Et puis, dis donc : t’as pas fait grève aujourd’hui ? Hein ? Toute ma cellule sait que je vis avec un jaune… ! Je n’oserai plus jamais t’emmener nulle part chez mes amis ! Frédéric, mon mari, est un briseur de grève ! Et un ivrogne ! Frédo, mon Frédo, tu t’es laissé corrompre par le patronat pourri… Ah ! Pourquoi ? Pourquoi ça m’arrive à moi ?
Et elle s’est mise à pleurer, en hurlant en même temps, ce que peu de gens parviennent à faire, mais elle, si. Elle n’en finissait plus. Une longue plainte modulée d’une voix stridente, insinuante, envahissante, assommante. Des sanglots qui la soulevaient de terre. Des trépignements si rapides que je ne voyais plus ses jambes. De ses petites mains délicates, elle réduisait un coussin en charpie.
Soudain, les cris ont cessé. Je voyais les murs tourner autour de ma tête. Je me suis assis sur le fauteuil, face à la bibliothèque et j’ai pris le premier tome des œuvres de Lénine en pleine bouille. Un bouquin à jaquette de carton fort ; la pointe de la couverture m’a entamé la joue et j’ai saigné. La vue du sang, de mon sang (Rhésus A), l’a énervée encore plus. Après Lénine, j’ai dégusté Politzer, Le défi démocratique, de ce bon Georges, le catalogue Manufrance, et l’album de photos de famille. Et, ensuite, la vaisselle.
Chez nous, au bout d’un quart d’heure, c’était le Chemin des Dames. J’ai dégueulé un bon coup, bien au milieu de la peau d’ours qu’on avait ramenée de nos vacances à Moscou. Et je suis sorti sur le palier. Au rez-de-chaussée, je suis monté sur ma mobylette, à l’envers d’abord, à l’endroit deux secondes plus tard et j’ai mis pleins gaz vers la cité des Bleuets Fleuris où loge mon copain Taulet, dont je vous ai déjà parlé. Quand il a vu dans quel état j’étais, il n’ a pas posé de question et m’a laissé roupiller tranquille.
Le bal des débris, Thierry Jonquet (Roman noir Collection Points P2293)
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