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IMMEUBLE KASPAR : Rock’n’roll, Jean-Michel Guenassia
Écrit par Hervé G.

Quand j’ai ramené les disques, ça a fait une histoire. Ma mère voulaient savoir d’où ils venaient, qui me les avait donnés et pour quelle raison, sous prétexte qu’à elle, personne ne lui avait jamais rien donné, ni disques, ni quoi que ce soit d’autre. Mon frère Franck a réussi à la rassurer. A cause des voisins, elle m’a imposé de les écouter en sourdine, ce qui, pour du rock’n’roll, est une aberration.

A plusieurs reprises, j’ai trimbalé pick-up et disques chez Nicolas qui habitait un immeuble moderne. On en profitait pour écouter Elvis et Jerry Lee Lewis à en avoir les oreilles qui bourdonnaient. Malgré ses demandes insistantes, j’ai refusé de les lui prêter. Puis, nos voisins du dessous ont déménagé. Leur appartement est resté vide plusieurs mois. J’ai augmenté le son. J’attendais que ma mère s’en aille et, juste avant son retour, je le baissais au volume réglementaire. Une bouffée d’oxygène binaire dans un monde monastique. Enfin, on vivait. Je restais des heures sur mon lit à écouter les disques en boucle et, si je n’y comprenais rien, je connaissais les paroles par cœur. Maria, la bonne, s’en fichait. Ma sœur Juliette s’est crue obligée de faire des remarques. Au départ, fervent amateur de variétés, elle se délectait de Gilbert Bécaud. Elle a basculé et a fini par adorer. Le rock produisait sur elle un effet miraculeux ; elle se taisait. On augmentait le son. Jusqu’à l’écouter au volume normal auquel le rock doit être écouté : à la limite des capacités du haut-parleur. On sonnait à la porte. Je coupais le son. La voisine du quatrième voulait savoir si, par hasard, c’était chez nous que… mais il n’y avait aucun bruit.

Juliette s’est relevée sous un jour inattendu. Elle mentait mieux que moi qui étais un expert. Avec son ingénuité naturelle qui la rendait insoupçonnable de la moindre turpitude, elle ouvrait des yeux ronds, affichait une mine effacée, bouche bée, pour se plaindre de ce bruit infernal. En la voyant si innocente, aucune personne sur cette terre n’aurait imaginé que la vérité la plus absolue ne soit pas exprimée par ce visage angélique. Je n’ai pas résisté au plaisir de me moquer d’elle qui allait à la messe chaque dimanche, se confessait les jeudis et était dans les petits papiers du curé :
- Qu’est-ce qu’il en dit le père Strano ? Est-ce que tu confesses tes mensonges ?

Elle se contentait de sourire, avec un air ambigu. Bardon, le concierge, et certains voisins avaient des doutes sur mon compte. Juliette a eu une idée sublime. Elle poussait le vice jusqu’à mettre en marche le pick-up en mon absence. Elle l’allumait à fond. J’arrivais en bas de l’immeuble, l’air enfariné, et me plaignais à Bardon de ce boucan qui m’empêchait de travailler.
- On n’a plus le droit d’être tranquille chez soi ? C’est incroyable !

Elle m’a, à plusieurs reprises, prévenu de l’arrivée inopinée de notre mère. Notre manège a duré longtemps. Cet épisode anodin, qui aurait dû nous rapprocher nous a, de façon paradoxale, séparés un peu plus. Que je mente ne prêtait pas à conséquence. Ces arrangements faisaient partie des contraintes de la vie et des outils dont un homme dispose pour survivre, mais qu’une fillette, pas encore une adolescente, qui était l’image de la pureté, puisse simuler et avec un tel aplomb, m’ouvrait des perspectives effrayantes sur l’âme humaine. Si elle était capable de mentir avec cette sincérité effrayante, capable de me faire douter, comment savoir quand elle dirait la vérité ? A qui se fier ? Je ne pouvais plus accorder ma confiance à personne. C’était une horrible révélation.



Le Club des Incorrigibles Optimistes, Jean-Michel Guenassia (Albin Michel)

Commentaires
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Mireille   |2010-02-15 15:45:36
Ah oui, en effet.
Je ne l'ai pas lu, encore, mais quelqu'un m'en a parlé ;o)

mikey   |2010-02-16 10:52:14
C'est un magnifique roman qui se lit comme un polar malgré ses 750 pages. C'est palpitant, drôle, grave, poignant, passionnant, bouleversant et d'une extraordinaire originalité. Je n'avais jamais rien lu de comparable. Vraiment jubilatoire.

Sylviane Kerivel   |2010-02-20 21:55:13
Me voilà prise d'une envie de lire ça au plus vite ;-))
Et merci pour le tuyau, Hervé !

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