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Je me penche vers la bouche noire de la cage d’escalier et écoute les bruits de la nuit. Le tonnerre reste sur la mer, vers le large. Un grattement, quelque part entre les murs du couloir plongé dans les ténèbres, une souris peut-être. Le voyant de la minuterie sur le mur des boîtes aux lettres joue à la bouée de sauvetage, clignotant vital coucou la p’tite, viens un peu par ici. Mais l’autre doit se cacher juste derrière. Je fixe le voyant. A force, il finit par danser comme un feu follet. Il faut que je me calme.
Allez, du courage. Un pas. Rien ne se passe. Deux, trois, quatre pas… je suis tout près du but. Un battement de tambour effréné envahit mon cœur, ma poitrine. Je ne suis plus qu’une peur, longue et terrible, au bord d’un gouffre à l’odeur d’encre saturée de ténèbres. Un dernier pas et… me voila devant la minuterie. Autour je ne détecte rien car tout est noir. Aucun son, juste une respiration, comme celle d’un chien qui a couru et puis une odeur fade, froide. Je hurle en même temps que j’appuie de toutes mes forces sur la minuterie pour que la lumière envahisse le couloir. Face à son visage terrible, je bascule dans la terreur et fonce vers mon appartement. Des dizaines de marches dévorent mes jambes. Heureusement, je suis bien plus légère que lui, il s’essouffle, pour me rattraper. Enfin je touche ma porte, qui n’est pas fermée, la pousse violemment, la retourne sur moi et enfonce les trois verrous en m’arrachant la peau. Ouf. Contre le battant, je commence à évaluer les pulsations de mon cœur. Trop rapides. Un jour je vais mourir de peur. Avant qu’il ne m’achève. C’est bête… par sa faute.
Le silence maintenant m’étonne, m’absorbe. Que fait-il ? J’écoute attentivement, l’oreille collée à la porte. C’est alors que je sens une vie, quelque chose de presque doux, qui frémit derrière le bois. Une voix murmurante, dans l’obscurité, « Ouvre-moi, s’il te plaît ». Sa respiration se fait plus puissante après ses mots, j’imagine la peau de son visage, si près du mien. J’ai froid, je transpire. Il faut que je me calme. A bout je lui murmure que je le laisserai entrer demain, après la nuit… quand tout sera normal et qu’il aura dessaoulé, quand je ne risquerai plus rien. Il me demande d’avoir pitié. Hurle que je n’ai rien à craindre. Je lui réponds…
- Laisse-moi, Angelo. S’il te plaît.
- Je peux pas. Au bout du monde j’irai pour toi. T’as pas compris ?
- Non. Tu tues ma vie, tu me vampirises et me marques à l’indélébile, c’est tout ce que tu fais.
- Je sais, je veux ta vie.
- Va chez les fous !!
- Mais je t’aimmmme !
- Tu es ivre. Depuis que je te connais ça a empiré, tu es en train de devenir violent. Je le sens à tes gestes, à cette lueur de merde dans tes yeux et à la façon dont tu traites les autres. Va te faire soigner, file en cure de désintoxication, tu peux être encadré. Surtout, fiche-moi la paix, maintenant j’ai peur de toi, tu ne sais plus te maîtriser. Un jour ou l’autre tu vas me cogner… et me tuer ! Alors casse-toi avant et oublie-moi ! tu es MALADE.
- Tu as rêvé. Oh, d’où te vient cette idée ?
- Angelo, va dormir. Prends un calmant.
Il hésite. Me dit encore qu’il a amoché mes petits copains de tout à l’heure et qu’il cassera la terre entière autour de moi, jusqu’à ce que… le désert. Lui et moi, c’est tout.
Je bâille. Un sommeil de fin de nuit me couvre, maintenant. J’ai peur encore, toujours. Mais je sens que l’homme, derrière la porte, entre dans sa phase inoffensive. Alors, d’un mouvement terrible, je défais les verrous et entrouvre le battant. Il pousse la porte et me regarde avec des yeux vides, immobiles. Je tremble un peu, encore. Je sais que je risque gros, mais je tends ma main vers la sienne ouverte à l’aumône. Mes doigts disparaissent dans sa paume, avalés. En réponse à mon geste il se met soudain à pleurer et avance un pied, puis l’autre, tel un danseur gigantesque. Il pleure et s’essuie les yeux avec sa manche. Il ne peut plus s’arrêter. Un enfant. Un gosse de presque trente ans. Je rapporte une couette de ma chambre et le pousse doucement sur le divan de la bibliothèque, celle qui attendait mes piles de livres incendiés. Il s’allonge, silencieux, un pantin privé de gestes. Alors j’enroule la couette autour de lui, je le berce un peu puis il glisse dans le sommeil. Quand je cesse enfin de monter la garde, mes yeux se ferment. Alors, aucun air ne passe plus entre sa peau et la mienne. Angelo dort contre la nuit berceuse. L’orage s’éloigne vers l’Afrique. L’aube tôt ou tard jouera au gagne-lumière et le boulevard s’animera d’une autre réalité.
Un ogre dans la ville, Mireille Disdero (Harmattan)
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