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Un endroit


 
 
Immeuble Kaspar : Quatre saisons, Zakhar Prilepine
Écrit par Hervé G.

Oui, c’était à propos de l’hiver…
Là, en ce moment, c’est le plus facile : le concierge, tard le matin, racle la neige avec sa pelle et la met en tas. C’est un bruit très doux si on dort et qu’on n’est pas obligé de se réveiller. On ressent un bonheur extraordinaire parce que dehors il neige, que quelqu’un travaille, tandis qu’on est soi-même au lit sous la couverture. On se tourne d el’autre côté et la félicité continue.


En hiver, les voitures roulent plus lentement, et l’air est plus lourd. Le trolley passe avec peine, comme si l’espace s’était épaissit et qu’il devait y appuyer son grand front. Les trams circulent avec application et tremblent avec gravité dans les tournants, très attentifs à leur carcasse de fer.

Le printemps, c’est une autre histoire.
Il y a alors beaucoup d’eau, les voitures passent dessus bruyamment, les passants leur lancent des jurons, on entend très bien tout le monde, l’air est vide et n’a aucun goût, on a la gorge désagréablement irritée. Les trams se conduisent avec désinvolture et menace de se disloquer. Le voisin, de l’autre côté du mur, tousse horriblement fort, comme un ours qui s’est réveillé dans une mare glacée –il a laissé passer les jours où la neige fondait. Il est sorti de sa tanière, maigre ébouriffé, désagréable, et là des soldats démobilisés ivres et teigneux l’ont roué de coups, sur les reins, la poitrine, la colonne vertébrale. Voila comment tousse le voisin, on le tuerait volontiers.

Au milieu du printemps, l’air devient transparent et doux jusqu’à en être indécent, on se sent comme un bouton qui vient d’éclore, la tendresse s’empare de la raison, on en a même la nausée.

Le monde, à la fin du printemps, est rempli de bruits, on a l’impression qu’on va tout simplement devenir sourd quand l’été sera là. Mais on s’habitue. Les oiseaux matinaux –les moineaux, disons… les chiens dans les cours, et aussi leurs chiots qui ont grandi… les chansons d’ivrognes, la musique qui s’échappe des voitures aux vitres baissées- il y a tant de tout qu’on n’a pas la force de distinguer dans ce brouhaha les différentes composantes. On vit dedans, en s’étonnant parfois d’un silence qui apparaît soudain. Et même ce silence est trompeur. Si on prête l’oreille, il y a forcément dans un coin quelque chose qui bourdonne.

Et voila l’automne… Pluies d’automne, mélancolie d’automne…
Tout est humide, gluant, mouillé, gris. Il y a au début les cris des écoliers, et puis les bruits s’assourdissent de plus en plus… Jusqu’à ce que le concierge racle la neige de sa pelle.


San’kia, Zakhar Prilepine (Actes Sud)

Commentaires
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Hervé G.   |2009-12-27 22:26:41
Quelques souvenirs de Russie pour, Entre autres, Pierre !

;o)

PS: je vous recommende livre et auteur qui, généralement, écrit plus trash... ici, dans "San'kia", il traite d'un groupe d'extrême gauche.

Dans son premier roman "Pathologies" ;, il reprenait sa propre expérience à travers de la guerre de Tchètchènie (Editions Syrtes)

Un collègue de la défunte journaliste Anna Politkovskaïa

Pierre DKR   |2009-12-28 14:31:11
Merci, Hervé. Et pas du bout des lèvres. Du fond du coeur.

Sylviane Kerivel   |2009-12-29 22:23:00
Les saisons, ici, sont judicieusement décrites, vécues, senties et tout cet enchevêtrement nous donne le tournis ... Comme une ivresse instantanée à chaque mot qui s'ajoute.
L'envie est née !

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