| Lorsqu'il fallût taper sa présentation, l'illustre anonyme s'arrêta. Quelque chose, dans le terme, la rebutait. Que fallait-il qu'elle fasse ? Qu'attendait-on, précisément, de ses maigres doigts, y avait-il, quelque part sur ce site comme ailleurs, des yeux qui la guettaient ? La main écrivait, mais le coeur n'y était pas. Pour s'introduire, Enzo Nina, mi-figue mi-raisin, ne savait pas bien s'y prendre. Son truc, d'ordinaire, c'étaient les portes de derrière, les rencontres imprévues, les dialogues volées au bar. Là, la page blanche la froissait, un peu - ce qui était risible. Alors elle eût une idée. Elle allait jouer. Puisqu'il faut écrire ( n'en mourrait-elle pas, un jour, de cette pulsion graphomane ?) eh bien quoi, elle écrit. "Salut", commença-t-elle. (Peu inspirée. Ce 'salut" n'était-il pas trop familier ?) "Je m'appelle Enzo, et puis Nina, aussi. Pas que je sois hermaphrodite, hein. Juste que ces prénoms là sonnent bien. Ensemble. Je. Trouve. Je suis jeune, que l'on dit, de cette jeunesse adulte à la fougue mal étanchée, qui rêve à grand goulots et rit jusqu'aux larmes. J'aime bien ça, d'ailleurs : rire. Pas que le sérieux m'agace ou me soit pénible, non, mais je suis légère, comme de la fumée à minuit. Je joue, c'est tout, déjà bien assez, et je joue avec des mots, un peu comme une argonaute du vocable, quoi." Là-dessus, Enzo Nina s'arrêta, fronça les sourcils. Franchement, tout ça, ce n'était pas très-très littéraire. Derrière elle, la cafetière affirma, par ce borborygme bien connu de tout amateur de caféine, qu'elle avait rempli son rôle et que le délicieux liquide noir était prêt. Se disant qu'elle reviendrait à ce texte une prochaine fois (pensant même, qui sait, corriger les fautes et arrêter la déconnade) Enzo Nina retira son anonyme postérieur de son dossier de chaise et partit se remplir la glotte.
Fin.
(Et elle vécût heureuse, du moins c'est que le narrateur lui souhaite.) |